Le Wabi Sabi

Le thé et son univers forment un espace particulièrement wabi-sabi ! Mais qu’est-ce donc
exactement ? Je vais tenter de le décrire, non pas avec une volonté toute exhaustive, ni même
objective, mais avec ce que j’en ressens à travers mes expériences.

 

Wabi et Sabi. Deux termes que l’on peut saisir indépendamment et qui ensemble forment un
univers complet. Matière et esprit ne sont pas à distinguer, l’état d’esprit wabi-sabi venant
inscrire avec vitalité son essence en l’homme et en son environnement, l’homme objet et sujet
de la nature dont il fait partie.

 

Wabi renvoie souvent à un état d’âme, mais aussi à la nature et la dissymétrie que l’on
retrouve dans les arts japonais : bonsai, ikebana, poésie, peinture, jardin, chanoyu… En effet,
comme le décrit Okakura dans Le livre du thé, la symétrie souvent cherchée en occident est
quasiment bannie de l’esthétique japonaise. Par exemple, pour le tokonoma, cette alcôve
réservée à une composition décorative, on prendra soin de ne pas faire de répétitions entre la
composition florale et la peinture. Les compositions des jardins allient la main de l’homme
avec l’esprit anarchique de la nature. Ce paradoxe renvoie à l’idée chère au bouddhisme zen
de savoir embrasser les contradictions, avoir conscience qu’elles sont intrinsèques à toute vie,
sans vouloir sans cesse lutter contre en créant des camps d’opposition. En poésie, les rimes ne
font pas partie du cadre poétique et les chiffres impairs sont privilégiés : trois lignes pour le
haïku, cinq pour le tanka. Wabi, c’est aussi la simplicité. Une vie quotidienne.

 

Wabi, c’est encore la mélancolie. L’asymétrie, la simplicité, la solitude et la mélancolie se répondent et
vivent ensemble. La conscience de vie évoque en elle-même la mort et le caractère éphémère de toute chose.
C’est ici qu’on peut parler de sabi.

 

« l’eau bouillie

encore mon thé

amer »

Laurent Hili

Sabi parle d’usure, de la patine du temps, du vieillissement, de la transformation et de décrépitude, c’est un certain goût pour la salissure. Le caractère éphémère des choses embrasse leur longévité.
On voit, on regarde le temps qui passe, c’est aussi une présence au monde.
C’est une conscience d’être, ce qui peut prendre une dimension très positive, colorée et changeante de la vie.
Comme un beau paysage breton. Sabi fut le caractère gravé sur la tombe de Junichiro Tanizaki, l’auteur de «L’éloge de l’ombre».

 

«Me retournant sur la plage

les traces de mes pas

ont disparu»

Issa

«Solitude –

après le feu d’artifice

une étoile filante»

Shiki

La voie du thé est aussi faite de wabi-sabi. La nature et le quotidien accueillent la présence et
les sentiments contradictoires de l’être humain. Les parfums sont volatiles, subtils, parfois
intenses ou persistants, explosifs ou comme cachés.
La feuille de thé a plusieurs visages lors des infusions successives, mais une identité bien singulière.
Le silence, la solitude et la mélancolie, aussi bien que le partage, les rires et les confidences peuvent vivre avec le thé.
Le wabi est une diversité, sabi est une fatalité mystérieuse. Les accessoires évoluent avec le temps, les théières se culottent, se colorent et les tanins agissent et transforment les objets, comme ils transforment le corps de l’être humain.
C’est une forme de poésie concrète, sans mots, où la condition humaine est authentique.

 

«Se tiennent chaud

dans le bol de l’hiver

le riz et les haricots»

Laurent Hili

«Jour de bruine

sur le bureau un dessin

inachevé.»

Danièle Duteil

Wabi-sabi n’est pas un rêve, c’est l’existence. A cette notion peut être ajoutée celle du yûgen.
Le yûgen, souvent traduit par « charme subtil », est une suggestion d’un état intérieur sans pourtant le décrire.
Un haïku ou un jardin de pierre peuvent aisément faire ressentir cet état et peuvent l’exprimer.
Wabi-sabi, qui sont emprunts de spiritualité, viennent trouver en yûgen un complément de charme singulier.

Pour finir, un poème de Santoka.

«Me voilà

là où le bleu de la mer

est sans limite»

Santoka

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