LA RÉUNION

Le thé du bout du monde

Je pensais venir parler de thé. J’ai surtout rencontré des gens venus du monde entier qui avaient beaucoup plus en commun que je ne l’imaginais.

DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA TASSE

Récit personnel de Gwénolé Coppel

Des lieux, des producteurs et des thés rencontrés sur place.

PRESQUE AU BOUT DE LA ROUTE

En mai 2026, j’ai eu la chance d’être invité à La Réunion pour la première édition de l’International Tea Symposium.

Des producteurs, des spécialistes et des passionnés du thé venus de nombreux pays allaient se retrouver pendant plusieurs jours à Saint-Joseph et à Grand-Coude.

J’arrive parmi les premiers. Je récupère une petite voiture à l’aéroport et je prends la direction de la plantation.

Sur une carte, Grand-Coude se trouve presque à l’opposé de l’aéroport. Il faut donc déjà traverser une bonne partie de l’île.

Et puis commencent les derniers kilomètres.

La route monte. Vraiment.

Dans ma petite voiture de location, ça devient rapidement : première, deuxième, première, deuxième… avec l’embrayage qui commence probablement à se demander ce qu’il fait là.

Des champs de canne à sucre bordent la route. Elle est étroite et les fossés qui la longent paraissent parfois franchement vertigineux.

Ce n’est pas forcément très rassurant quand on découvre l’endroit.

LE MATIN, AVANT LES NUAGES

Pendant tout le symposium, j’ai la chance d’être logé directement à Grand-Coude, chez Johny.

La chance… avec une petite contrepartie : beaucoup d’allers-retours entre la côte et la plantation.

Mais le matin, tout est oublié.

Au réveil, le paysage est immense. Les nuages ne sont pas encore descendus sur Grand-Coude. On les voit progressivement passer au-dessus de la montagne.

Il y a le silence, les oiseaux, la végétation.

Et la nuit, presque aucune lumière artificielle.

Le ciel est spectaculaire. Nous sommes dans l’hémisphère Sud et je réalise assez vite que je ne reconnais pratiquement plus rien : ni mes étoiles, ni mes constellations habituelles.

Même les champs de thé déroutent.

Ils ne ressemblent pas aux plantations asiatiques parfaitement alignées que j’avais déjà vues. Ici, les théiers ont parfois l’allure de véritables buissons, presque d’une forêt.

UNE FORÊT DE THÉ QUI A FAILLI DISPARAÎTRE

Cette impression n’est pas complètement trompeuse.

Les théiers de Grand-Coude viennent d’anciennes plantations installées dans les années 1950. La culture du thé y cesse en 1972 et, peu à peu, la végétation reprend sa place.

Lorsque Johny et Emmanuelle Guichard relancent la production en 2005, ils ne partent donc pas d’un champ de thé parfaitement ordonné. Ils réveillent une histoire qui était restée là, dans la végétation.

Johny connaît intimement cette terre. Il y a travaillé le géranium rosat et utilisé pendant un temps le bois des anciens théiers pour alimenter ses alambics.

Avec Emmanuelle, il va progressivement remettre le thé au centre du domaine et construire ce qui deviendra le Labyrinthe En-Champ-Thé.

À 1 100 mètres d’altitude, au-dessus de Saint-Joseph, on se promène aujourd’hui littéralement entre les théiers.

LE MONDE ENTIER À GRAND-COUDE

Mais ce voyage n’était pas simplement une visite de plantation.

Pendant plusieurs jours, des personnes venues du Kenya, du Sri Lanka, du Japon, de Corée du Sud, du Malawi, du Pérou, de Chine, du Vietnam, de Taïwan et d’ailleurs se retrouvent au même endroit autour du thé.

Et quelque chose se passe très vite.

En une demi-journée, j’ai parfois l’impression de connaître certaines personnes depuis beaucoup plus longtemps.

Il y a aussi l’accueil réunionnais. Une générosité, une facilité à vous faire une place qui m’a profondément marqué.

Je retrouve des personnes que je connais déjà : Jun, producteur coréen que j’avais reçu à Rennes ; des producteurs japonais rencontrés à Sayama ; Kazumi, productrice japonaise dont je propose aujourd’hui les thés ; Alcira, productrice péruvienne que j’avais rencontrée lors de mon voyage au Pérou.

D’autres visages deviennent nouveaux amis.

Et malgré les langues, les pays et les cultures, les mêmes histoires reviennent souvent : reprendre une plantation familiale, transmettre un savoir-faire, essayer de préserver quelque chose, être fier de ce que l’on produit.

Finalement, La Réunion elle-même ressemble assez bien à ce symposium : un carrefour de cultures qui arrivent à vivre et à dialoguer au même endroit.

FAIRE DEMI-TOUR SOUS LA PLUIE

Un jour, Johny nous emmène marcher dans ce qui subsiste de la forêt primaire de La Réunion, en direction du Piton de la Fournaise.

Nous partons presque tous ensemble.

Jun est là. Nous sommes particulièrement contents de nous retrouver après l’atelier que nous avions partagé à Rennes.

Mais ce jour-là, il est un peu malade. Et mes genoux commencent sérieusement à me rappeler qu’ils ont leurs limites.

Alors tous les deux, nous faisons demi-tour.

Le brouillard arrive d’abord doucement. Puis il devient une pluie fine. Et finalement une vraie pluie.

Nous redescendons tranquillement en discutant.

De son travail. De ce que nous aimons. De la vie.

Rien de spectaculaire ne se passe vraiment. Et c’est précisément pour cela que je garde ce moment.

Deux personnes venant de deux endroits très éloignés du monde qui marchent sous la pluie à La Réunion et prennent simplement le temps de parler.

UN WOK POUR GRAND-COUDE

Il y a aussi des gestes beaucoup plus visibles.

Jun est venu avec son père. Ensemble, avec les autres participants, ils construisent à Grand-Coude un wok destiné à la préparation du thé.

Des briques sont montées directement sur la plantation.

Le geste est concret. L’objet va rester là.

Un savoir-faire venu de Corée trouve une place durable au milieu des théiers réunionnais.

C’est probablement l’une des meilleures images de ce que nous étions venus faire : pas simplement parler les uns à côté des autres, mais transmettre quelque chose.

ET PUIS IL A FALLU PRENDRE LE MICRO

À un moment, il a quand même fallu que je fasse ce pour quoi j’avais été invité.

Prendre la parole.

En anglais.

Ce qui n’était pas forcément exactement ce que j’avais imaginé au départ.

J’ai essayé d’apporter un peu d’humour. J’ai rapidement découvert que l’humour voyage parfois moins facilement que le thé : certaines blagues faisaient rire les Français et les Réunionnais… tandis qu’une partie de la salle me regardait avec beaucoup plus de perplexité.

Mais le fond de mon intervention était sérieux.

Je voulais parler de la relation entre les petits producteurs et ceux qui, comme moi, vendent ensuite leurs thés. De la manière dont une origine, une rencontre et une histoire peuvent donner du sens à ce que l’on propose en boutique.

Je ne suis pas producteur.

Je suis un intermédiaire.

Mon rôle est donc d’abord d’écouter ceux qui font le thé, puis d’essayer de transmettre leur travail le plus justement possible.

Pour TEA & TY, être la seule maison de thé invitée à participer à ces journées avait forcément quelque chose de très particulier. Après treize années à chercher, goûter et raconter le thé, j’y voyais aussi une forme d’accomplissement.

JOHNY

Et puis il y a Johny.

La première chose que l’on remarque chez lui, c’est probablement sa taille. Il fait près de deux mètres et possède des mains si grandes que, lorsqu’il vous serre la main, la vôtre semble tout simplement disparaître.

Il a une voix très grave.

Et quelque chose d’assez amusant : il peut paraître réservé lorsqu’il faut se mettre en avant ou parler devant tout le monde.

Mais demandez-lui de parler de son thé, de son île ou de sa forêt et tout change.

Il devient intarissable.

Je me souviens notamment d’un retour en camionnette, à la nuit tombée, entre Saint-Joseph et Grand-Coude.

Nous avons parlé de son travail, de l’avenir, de la manière dont il envisage le thé, et de toutes ces questions que l’on finit par se poser lorsque son métier est devenu une grande partie de sa vie.

Par moments il parle créole. Il parle vite aussi. Je ne comprends pas forcément tout.

Mais au fond, ce n’est pas tellement important.

C’est lui le producteur. Moi, je suis là pour écouter.

CE QUI RESTE QUAND ON REPART

Quelques jours peuvent parfois sembler beaucoup plus longs.

Nous avons travaillé ensemble, marché ensemble, dégusté des thés, partagé des repas et commencé certaines conversations autour du thé pour les terminer beaucoup plus tard autour de choses beaucoup plus personnelles.

Alors forcément, lorsque vient le moment de repartir, il y a un petit pincement.

Je suis venu à La Réunion pour un symposium international sur le thé.

Je suis reparti avec des visages, des conversations, des moments sous la pluie, un ciel dont je ne connaissais aucune constellation et cette sensation assez rare d’avoir vu des gens venus du monde entier découvrir qu’ils partageaient finalement beaucoup de choses.

Des histoires d’héritage.

De transmission.

Et de fierté du travail bien fait.

C’est probablement cela que je garde de Grand-Coude.

ET SI ON PROLONGEAIT LE VOYAGE ?

Quelques thés de La Réunion à retrouver chez TEA & TY, et un atelier pour continuer le voyage autour d’une tasse.

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Thaïlande, Japon, Corée, La Réunion, Pérou… deux heures d’échanges, de thés et d’anecdotes autour de mes voyages.

Une autre façon de prolonger ces rencontres : cette fois, ensemble et autour de la table.

VOIR L’ATELIER →